Bonjour à toutes et tous,
Voici arrivé le temps béni – qui ne dure que deux mois à peu près – pendant lequel je peux enfin faire comprendre à la société citadine les raisons valables de mon séjour alpin, si excentré et périphérique. Les températures de la plaine invitent véritablement à arpenter les montagnes et les sentiers de forêt, à s’arrêter pour respirer l’écorce fraîche d’un mélèze ou pour tremper ses mains dans l’eau glacée d’un torrent. Oui, les 30°C plus que dépassés de la cité mettent mon cerveau en disposition mollement poétique, je l’avoue.
Samedi dernier, le concert du solstice d’été de Marc et Milla a enchanté La Sage. Nous avons eu de la chance avec le ciel qui était de fort bonne humeur et qui n’a pas versé une seule larme, alors que l’émotion était à son comble.


Merci de tout mon cœur à vous toutes et tous qui suivez les aventures des Lucioles depuis leurs débuts. Je vous annonce tout de même, dans un mélange de soulagement et de contrariété, que ce format touche à sa fin. De nombreuses questions économiques, logistiques et administratives s’imposent désormais à ce type d’organisation. Le monde change, évolue et semble peu enclin à la survie des formules bohèmes et légères tout en étant respectueuses du travail des artistes. Je ne serai donc plus en mesure vous offrir quatre événements par année. Si je trouve l’énergie et la motivation de vous proposer, de temps à autres, des pépites sorties de mon sac à merveilles, je vous le ferai savoir par mes petits billets doux. N’y voyons aucune tristesse, juste un signe qu’un temps est révolu et que la place doit être laissée à de nouvelles idées et peut-être de nouvelles énergies. Je suis heureuse d’être parvenue à mettre en œuvre plus de vingt belles rencontres, qui ont su faire émerger des liens, ouvrir des cœurs, installer de la convivialité, toujours en rémunérant professionnellement les artistes invités. C’est une fierté, peut-être un peu orgueilleuse, mais j’en retire un heureux enseignement. Mes valeurs, mon éthique, mon amour de l’art et des gens ont complètement habité ces moments. Merci encore à vous !
J’adresse ma toute grande gratitude à mon amie Sylvie Bourban, musicienne et chanteuse extraordinaire si chère à mon cœur. J’ai eu un plaisir fou à organiser ces solstices d’hiver, pour lesquels elle invitait un ou une artiste de son choix. Chaque surprise a été bien au-delà de mes espérances ! Ces moments-là resteront gravés dans ma mémoire, sans compter qu’elle notait consciencieusement les dates de chaque rendez-vous des Lucioles, pour venir me donner un petit ou un immense coup de main.

Fabriquer des textes
Je découvre depuis quelques mois les joies de l’atelier d’écriture. En suivre est une chose, en donner une toute autre ! J’ai eu la chance d’être invitée par le Musée d’Art du Valais à animer quatre « J’peux pas, j’ai musée », dont deux sont déjà écoulés, autour de l’exposition en cours.

Le principe est simple, les Musées cantonaux valaisans sont ouverts gratuitement le premier dimanche du mois et le service de médiation culturelle offre des animations au public. Je suis l’heureuse artiste choisie pour quelques samedis d’écriture. Le principe est simple, les participant-e-s arrivent à 11h, repartent à 13h, et entre les deux, se laissent guider par la petite Marlène et ses idées saugrenues (mais pas tant que ça). La page blanche ne reste jamais longtemps immaculée, on se fout un peu de la syntaxe et de l’orthographe, car nous n’avons jamais trouvé d’éditeur ou de professeur de littérature comparée caché derrière une quelconque sculpture. C’est véritablement l’acte d’écriture comme source de réjouissance qui est recherché. Et grands dieux, cela fonctionne très très bien !
J’aime prendre le temps de lire des extraits, d’éveiller des curiosités, de sortir des zones de confort… et les résultats sont toujours stupéfiants d’humour ou de subtilité. Nous évitons toujours la sensiblerie, ce qui est dangereusement possible, et nous érigeons en quelques lignes des monuments d’émotions, de réalités et de messages engagés. J’adore lire sur leur visage la surprise des participant-e-s qui se découvrent, en se lisant à voix haute, une certaine propension à l’écriture, ce dont ils et elles n’étaient pas forcément convaincus avant l’atelier.
Ils lisent leurs textes au groupe et j’entends la joie, la colère, la douceur et la tendresse, je décrypte l’étonnement et une forme d’audace qui se rapproche davantage de la dignité que de l’arrogance. Pendant ces moments-là, ce que je ressens, en tant qu’autrice, c’est une immense gratitude. Je suis reconnaissante d’être identifiée comme écrivaine d’une part, mais surtout reconnaissante de me sentir capable de transmette l’amour de l’écriture d’autre part. Le retour au calepin et au crayon à papier revêt un petit quelque chose de doux, comme le souvenir de la senteur des tartes aux pommes de l’enfance, loin du cliquetis sec des claviers. Tracer, barrer, gribouiller, agiter sa main le plus vite possible, comme si elle n’était pas en mesure de suivre la vélocité des idées qui ne demandent qu’à jaillir, tient presque du geste artisanal, d’un pétrissage de pâte mentale. Nous nous extasions de voir ces pattes de mouche prendre du sens, traduire des pensées profondes, ou si légères qu’elles restent longtemps en suspension dans les salles d’exposition.

J’aime l’idée de l’écriture comme acte de la main, dans un monde où l’intelligence artificielle, – que je ne parviens toujours pas à identifier comme forme d’intelligence, mais plutôt comme langage pastiche – automatise et industrialise la pensée, la créativité et nos capacités à formuler nos émotions, nos gouffres et nos sommets. Comment vous cacher les angoisses qui me traversent, à la fois comme autrice et comme administratrice, face à un monde qui gomme les particularismes au profit de réponses toutes faites, jamais totalement vérifiées ou vérifiables, qui lisse les rêves, conventionne les concepts et vampirise l’empirisme ? Je sais que je me bats contre des moulins, mais je ne cèderai pas. Je resterai minuscule, face à d’immenses tourniquets qui brassent de l’air, et qui, pour ce faire, amenuisent les ressources de notre terre. Alors oui, si dans les rayons de librairie figurent désormais de nombreux romans écrits en quatre minutes par une machine, je n’arrêterai pas pour autant de mettre en mots le monde qui m’entoure avec une incommensurable lenteur et une indicible joie. Cette même joie du parfum des tartes aux pommes.

Toutefois, je ne me sens pas totalement seule ! Le week-end du 13 et 14 juin, par exemple, je participais à l’Allpages Festival à Anzère, où j’ai eu le privilège de remettre les prix des concours d’écriture du festival ainsi que ceux de la Société des écrivain-e-s valaisan-ne-s. Je ne peux pas cacher mon émoi en voyant quelques humains continuer à inventer, à jouer avec les mots, en créer, en oublier, en construire et en déconstruire. Ne laissons pas ce champ si merveilleux devenir une industrie sans âme. L’IA sait nous imiter, nous faire croire qu’elle est capable de poésie et de finesse… mais rien ne remplace un texte habité par son auteur ou son autrice. Même un mauvais texte ! Alors, plus qu’une invitation, c’est une supplication : écrivez ! Écrivez comme on dessine des myriades de fleurs sur un post-it pendant qu’on converse au téléphone, sans trop y réfléchir. Que vous gardiez ou non vos écrits, peu importe, mais écrivez et ne perdez jamais ce geste si extraordinaire qui permet à un bout de nous de se matérialiser sur un coin de serviette en papier, un ticket de caisse, la marge d’un cahier ou qui sait, une page de recueil de poésie, un refrain de chanson ! Et parfois, c’est la seule trace qu’il nous reste de véritablement incarné d’un être aimé disparu, d’un amant qui a rompu ou d’une petite cliente d’épicerie qui vous trouvait farfelue.
Je vous souhaite de doux moments de vie, à très bientôt pour un prochain billet,
Marlène