Bonjour à tous et toutes,
Quelques gouttes de pluie bienfaitrice sont venues contenir la fébrilité d’un mois de mai partagé entre neige et canicule.
Je me réjouis de vous adresser quelques lignes, avec l’irrégularité qui me caractérise et que je tente de dompter courageusement, mais inefficacement, mois après mois. Là où je sais me montrer ponctuelle pourtant, ce sont Les Lucioles ! J’ai hâte de vous faire découvrir Milla et Marc, le 20 juin prochain à 17h à La Sage, pour un concert intimiste et doux. N’oubliez pas de m’envoyer un petit mot pour réserver votre place dans l’herbe. Tout est toujours question d’accueil à soigner, et j’aime que vous vous sentiez bienvenus !
Le concert se déroulant en extérieur, je vous invite à prendre une couverture ou un coussin douillet pour votre séant, une petite laine contre le vent espiègle qui balaie les hauts de La Sage en fin de journée, et vos antihistaminiques si les poils de chat vous incommodent. Polenta, le roi félin du domaine, est toujours très heureux de quémander des caresses dans le public. En cas de mauvais temps, je vous communiquerai les changements d’orientation.

Pour la petite anecdote, j’ai rencontré Marc Aymon pour la première fois en avril 2001 (il y a 25 ans !), alors qu’il jouait avec son groupe de musique Mistral aux Francofolies de Nendaz et que je faisais mes armes dans le journalisme en tant que « jeune reporter » pour le Nouvelliste. Voici donc la petite archive qui fait sourire :

Vagabondages littéraires
Les 13 et 14 juin prochain aura lieu la première édition de l’Allpages Festival à Anzère avec des dédicaces sur la place du village, des tours en télécabine avec des auteurs et autrices qui vous tiendront suspendus à leurs lèvres et dans les airs, des balades littéraires pour celles et ceux qui préfèrent garder les pieds sur terre, des ateliers pour les enfants (et ceux qui en ont gardé l’âme) et un cabaret littéraire avec le truculent Eric Constantin… la fête sera belle !
Il y aura aussi des tables rondes, dont celle du samedi à laquelle je suis invitée à participer, en compagnie du brillant Jérôme Meizoz.
Le terrain des mots – observer le monde, écrire les relations
Table ronde à 11 heures le 13 juin, avec Jérôme Meizoz et Marlène Mauris
Modération : Julien Antoine Bovier
En savoir plus : https://allpagesfestival.ch/programme/

Je vous rappelle également que j’ai eu le privilège de créer un audioguide littéraire pour l’exposition Les Grandes Inspirations au Musée d’art du Valais (Sion), et que j’anime des ateliers d’écriture encore trois fois d’ici à la fin de l’année, dans le cadre des activités gratuites proposées par les Musées cantonaux. Ce samedi, n’hésitez donc pas à vous joindre à la joyeuse équipe de l’atelier d’écriture, de 11h à 13h. Il n’y a aucun prérequis particulier, si ce n’est d’avoir 16 ans et d’avoir envie de passer un bon moment autour de l’écriture, sans pression aucune. (Aucun éditeur ou dictateur de la grammaire ou de l’orthographe ne se tapit derrière les tableaux ou les sculptures).

En savoir plus : https://musees-valais.ch/agenda/en-juin-2026-jpeux-pas-jai-musee-le-workshop/
Je est un/e autre
Samedi dernier, j’ai participé à une masterclasse à la MEEL (maison des écrivains, des écrivaines et des littératures) à Monthey. L’intervenant invité était Joseph Incardona, auteur que j’apprécie aussi bien littérairement qu’humainement. La présentation et l’exercice d’écriture s’emparaient de la question de la première personne en littérature, du « mentir vrai », mais aussi de la distance à prendre avec le lecteur qui tombe parfois dans le panneau, croyant fermement à l’autofiction ou à l’autobiographie. Les cinq heures d’atelier ont filé comme cinq minutes !
Nous, les participants, nous sommes pliés à l’exercice d’écriture sous contrainte. Il s’agissait de produire une petite nouvelle en 1h30, sur la base d’un fait divers tiré au sort parmi toutes ces invraisemblances pourtant réelles que le Matin se plaît à publier, le tout en utilisant le « je ». Je vous invite à lire mon texte, avec toutes les imperfections liées à ce timing serré. Pourtant, quelle chance de sortir de sa zone de confort et d’explorer des thèmes que je n’aurais peut-être jamais effleurés autrement.
Je vous souhaite une belle suite de semaine et vous confie cette petite nouvelle. Prenez soin de vous, Marlène
Symphonie pour croissant et baguette
Début octobre à Zoug, un homme portant un masque de fantôme a utilisé un objet peu habituel, un croissant, pour braquer une filiale de la Poste. Il a menacé une employée en brandissant la viennoiserie comme un pistolet et a exigé la remise de l’argent. Comme la clientèle présente a pris peur, la police a été alertée. Âgé de 42 ans, le braqueur au croissant a été arrêté devant l’office postal.
Le Matin, 8 octobre 2022.
Je pose mon portable sur mon bureau, écran retourné comme à mon habitude, même quand je suis seule. Et je suis seule. Très seule. Je vis l’un de ces moments où j’aimerais ne pas l’être ; parfois pour partager mes doutes, éprouver des hypothèses ou m’étonner à deux de l’absurdité de ce monde qu’il faut constamment réordonner.
Derrière ma fenêtre, les grandes feuilles dorées du hêtre vont bientôt tomber. Elles tremblent, comme prises d’un irrépressible fou rire. J’adorerais leur ressembler et pouvoir mourir de rire, en troupe. Ma fonction m’en empêche. La secrétaire qui me respecte et me craint me prendrait pour folle si je me laissais aller à une telle décharge de joie, moi qui juge.
J’admire cet homme, très sincèrement. Je l’admire et même, je l’envie. Une procureure qui jalouse un fou, pensez-vous ! J’en entends des histoires : des terrifiantes, des graves, des insolites, des indignes… Mais il y a toutefois toujours ce lot d’affaires loufoques et inattendues qui nous rappellent que la nature humaine est créative et insolente. Elle se fiche des règles, des lois et des jurisprudences. Son inventivité prouve qu’aucun législateur n’a l’imagination assez foisonnante pour envisager toute l’étendue de la stupidité ou de la folie.
Au téléphone, le commandant lui-même paraissait gêné et honteux de me rapporter l’intervention dont il avait chargé son équipe. Figurez-vous cinq policiers de l’Unité Mobile devant un homme menaçant les quidams avec un croissant ! Il y aurait plutôt de quoi rire, et pourtant, c’est bel et bien la peur qui a gagné.
J’admire cet homme. Profondément. Son immense confiance en lui. Je le vois préparer sa journée, choisir un masque plutôt qu’un autre, dissimuler son visage après s’être brossé les dents. Passer à la boulangerie et prendre son croissant. Et avec toute l’assurance de l’univers, entrer à la Poste pour braquer le personnel et la clientèle. Sa force de persuasion est parvenue à entraîner des gens totalement sains d’esprit dans son délire, à imprégner leur âme d’un doute raisonnable. Ils y ont cru… S’il n’était pas si dingue, je lui suggérerais de devenir avocat et je voudrais qu’il me défende. Contre n’importe quoi, n’importe qui. Son don pour la plaidoirie, avant même d’avoir ouvert la bouche, dépasse l’entendement.
Mon rôle aujourd’hui est de déterminer si cette affaire représente une infraction et si l’Etat doit le convoquer à être jugé. C’est lui le fou, et c’est moi qui dois me demander si brandir une viennoiserie au visage d’êtres humains lucides constitue un acte répréhensible. C’est lui le fou, et c’est moi qui me rends ridicule. Le fantôme au croissant. Cet homme que je n’ai jamais rencontré est malgré moi entré dans ma vie. Faut-il le libérer immédiatement ? Le faire interner ? Oui, mais pour quel motif ? Délit de boulangerie ?
Si j’en crois le commandant, il s’est même montré poli. Je n’ai pour l’accusation ni l’injure, ni la violence. Il s’est contenté de demander l’argent avec son croissant. Un enfant de 42 ans qui joue au voleur, avec le premier objet qui lui tombe sous la main. En soi, la stratégie s’avère excellente… il est toujours possible de manger les preuves après le brigandage. Celle-là, on ne me l’avait encore jamais faite.
Je prendrai le temps de lire les déclarations de la postière et des clients. Ont-ils été troublés par le masque ? Sont-ils, eux aussi, retombés en enfance… « On ferait comme si tu étais le méchant, et nous les gentils ».
Mon portable vibre. Je laisse sonner quelques minutes, ne sachant pas trop s’il ne serait pas préférable de me faire porter pâle quelques jours. Cette histoire sera certainement classée sans suite, mais je dois néanmoins abattre le travail. C’est le protocole. Je soulève le téléphone et balaie l’écran.
« Madame la Procureure.
– Monsieur le Commandant.
– Nous avons pris les dépositions. Elles seront à votre disposition dans quelques heures tout au plus.
– Je vous remercie. Autre chose ?
– Nous cherchons l’origine du croissant.
– Il m’est d’avis que nous n’allons pas remonter la filière du blé pour cette affaire… n’oublions pas que nous enquêtons avec l’argent du contribuable.
– Je parlais de la boulangerie…
– Où avez-vous perdu votre second degré, Commandant ?
– … nous pourrions alors connaître l’état d’esprit du prévenu… et déterminer si son caractère irrationnel est ponctuel ou…
– Faites, commandant, faites ! »
Je raccroche. Et je regarde les feuilles s’agiter dans le vent, dehors. Moi aussi, j’aimerais faire comme si.
Comme si mon stylo était une baguette. Comme si les sculptures tapies dans leurs niches étaient des violons, des trompettes et des hautbois. Comme si ce silence était une symphonie magistrale. Comme si mes fauteuils Diamond étaient un public si enthousiaste que les mains deviendraient cramoisies à force de claquer d’admiration ! Comme si mon luminaire était un projecteur braqué sur ma toute grande gloire ! Comme si mes vases en cristal étaient d’énormes coupes à champagne ! Comme si ma bouteille d’eau était un brut millésimé ! Comme si mon tapis berbère était une estrade ! Comme si j’étais cette incroyable première femme cheffe d’orchestre, adulée de toutes et tous !
Je me lève, mon Caran d’Ache à la main, je dirige avec ferveur mon mobilier d’intérieur. J’agite les bras, je bats la mesure, me concentre sur ce mouvement exigeant et ardu que mes musiciens redoutent à chaque répétition, mais oui, ils le traversent avec brio ! Je ferme les yeux, la cadence me guide, la fierté m’inonde : quel incroyable travail d’équipe ! Cette septième de Beethoven déborde de vitalité, le public est en transe, je cours un marathon, mais je ne faillis pas. Mais que font les percussions ? Quel diable les a pris, la grosse caisse n’est pas dans le rythme, voyons ! Je desserre mes paupières pour leur faire signe de se reprendre, mais… mes mains retombent mollement le long de mes jambes, le stylo m’échappe des doigts et tombe sur le tapis berbère, sans un bruit.
Ma secrétaire, interloquée, m’observe depuis l’entrebâillement de la porte qu’elle vient de pousser.
« Tout va bien Madame la Procureure ?
– Oh ! Euh… oui, oui. Je… je… mais, que voulez-vous ?
– Je viens de recevoir ce document du Commandant, pour vous. Je l’ai imprimé. Votre affaire du jour, voici.
– Oui, merci. Vous pouvez disposer. »
Je m’assieds, encore suante et sonnée par ma prestation musicale. Ma pauvre secrétaire est désormais mon juge.
Je lis le papier :
Suite à la déclaration de Frau L. Biner, la propriétaire de la boulangerie de la Hecktstrasse 12, un homme s’est présenté ce matin à 7h30 dans son commerce, revêtant un masque de fantôme. Il l’aurait menacée avec un euphonium pour obtenir un croissant. Selon les dires de Frau L. Biner, elle aurait simplement cru à une blague, aurait ri et ensuite aurait offert au prévenu, de bon cœur, l’arme du crime.