Moi, j’aime le nom des rues.
Elles sont, oui,
comme des éphémérides
qui n’en prennent pas une.

Non,
elles n’annoncent pas
le temps qu’il fera,
mais un temps qui a été.

Rue de l’Envol, de la Cabriole
Rue Perds-Temps ou des Pénitents

La rue,
ses noms figés,
pour une demi-éternité
Ou presque
Mémoire collective
et un peu anonyme
Aussi

Pourtant incarnés par
des patronymes, politique !
des animaux, mythique !
des végétaux, iconographique !
ou des pensées, idéologique !

Rue de la Paix, de la Plaie
Rue de l’Amitié ou de la Pitié

La rue,
C’est l’adresse
De toute une vie
Ou de l’une de ses parties
Joyeuses ou pécheresses

Rue de l’Abeille, du Sommeil
Rue des Aubépines ou de la Rapine

Trois ou quatre mots et un nombre
Voilà que dans l’immensité d’un monde
Tu y es trouvé, retrouvé
Même quand
Tu ne t’y trouves pas.
C’est fou ça !

Sésame, ouvre-toi.
Me voilà !

Flon, Pont, Bourg, Tour, Rempart, Paillard.
Un, deux, dix,
vingt-trois, cent-douze,
a, b ou c, bis ou ter.

Un nom de rue,
c’est l’empreinte des souvenirs
D’un premier baiser
Mais aussi des suivants
Plus ou moins passionnés
Des larmes et des
Casse-toi, j’te déteste

D’une traversée, à la corde à sauter
D’un ciel conquis
D’un paradis presqu’acquis
Marelle, tracée à la craie
À même le bitume

Et ce trottoir trop haut
Ou trop bas
Trop absent
Ces flaques d’eau
Que les bagnoles traversent
A toute vitesse
T’aspergeant du jus
Celui de la rue

Rue des Bains, de la Fin
Rue de la Galère ou de l’Enfer

La rue
Carrefour d’Histoires
Que ce soit avec de petits
Ou de grands « H »
Penseurs, saints,
Sauveurs, bienheureux
Malfaiteurs ou charlatans
Et parfois oui, une femme
Parfois.
Accordons-nous un matronyme
De temps en temps

Des interphones
Aux touches usées
Des sonnettes contre lesquelles
Plie la phalangette de l’index
Heurtoirs à gueule de lion
Monstres protecteurs
du seuil de nos intimités

L’Autre
Avec un grand A
Celui qui n’habite pas là
Est annoncé
Qu’on l’ait désiré
Ou non
Il est avenu

La rue
Nous,
Nous y hissons des reconnaissances
À ceux qui, pendant leur temps,
Marquaient le cours de l’existence
Nous,
Avec le recul, nous voudrions
En destituer certains, à défaut de pouvoir
Tuer des idées éculées
Lâches ou meurtrières
Racistes, sexistes
Fausses ou même juste tristes
Lettres d’acier émaillé
Sur fond bleu de Prusse

Une rue n’est pas une avenue
L’avenue
Celle qui est arrivée
Celle qui était à venir

Et c’est là qu’aujourd’hui
Derrière nos huis
Nous habitons

Place des Muets
Voie sans issue
Pour nous qui n’osons
Plus rien dire

À peine contredire
Oui, moi aussi je vis ici,
je dois bien l’admettre.
Un peu nulle et
non avenue

Avec mon chat
Et mon confort
Mon salaire mensuel
Et mes certitudes consensuelles
Je me suis bel et bien installée
Non pas dans une rue
Mais à l’impasse
De l’Avenir.

(Texte écrit pour la Clamerie du 3 juillet 2025, à la Cour de l’Avenir, Vevey)