« Oh ! Mais oh ! Sales gosses ! Foutez-moi le camp de là ! »


Les trois gamins qui se sont appropriés le sofa trônant dans la rue s’enfuient
au pas de course, si bien que leurs rires saccadés peinent à les suivre. Ça
n’est pas tous les jours qu’un salon s’offre à vos fesses sur le chemin du
retour de l’école. Après une petite inspection de l’assise et un balayement de
la main pour évacuer les traces terreuses qu’ont laissées les chaussures de
ces trois vandales, je pose un luminaire en métal doré à côté du divan, comme
si je devais terminer une décoration d’intérieur à l’extérieur. Le câble électrique
traîne lamentablement sur le trottoir. Ça n’est pas ici que la prise mâle
trouvera sa fiche femelle. Je pousse un peu du pied les cartons banane pour
qu’ils soient bien alignés. Cela ne changera rien pour le chargement dans la
camionnette, mais j’aime que les éléments soient bien ordonnés dans
l’existence. Comme Maminette.

Les cartons banane. C’est drôle comme on ne réfléchit pas trop à la
signification de certains mot-valise, très utiles en cas de changement
d’adresse. Il est admis pour tout un chacun qu’on déplace sa vie avec des
cartons banane qui n’ont pourtant touché aucun fruit de leur vie, ni local, ni
exotique. Un régime de bananes est-il vraiment si particulier pour qu’on lui
dédie une solution d’emballage sur mesure ? Je ne connais pas de cartons
mangue, de carton kaki ou encore de cartons caramboles. Ce serait drôle, ça,
un carton carambole ! Mais ça n’inspirerait pas vraiment confiance pour y
ranger sa vaisselle, ses albums de photos, ou encore ses bougeoirs
multicolores. Ou ses souvenirs. Ou de quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, ceux de
Maminette.

Je m’affale sur le canapé, dehors, en attendant la camionnette. Il est vieux, un
peu élimé aux endroits que le quotidien de Maminette et Papi a préférés, mais
il raconte un couple, leurs enfants, le 19.30 sur la RTS, la sieste devant la Formule 1, les petits-enfants, le scrabble, les fantasmes tragiques à la lecture du roman Les
Oiseaux se cachent pour mourir.
Il raconte une vie faite pêle-mêle de petits
riens, des petits riens dont l’addition donne un tout. Ce tout, c’était la vie de
Maminette.

Papi est mort il y a deux ans. Est-ce qu’il rendait Maminette heureuse ? Pas la moindre idée. Mais elle avait l’air de se sentir drôlement « en sécurité », avec un toit
sur la tête, comme elle aimait à le dire, et du pain sur la table. Un toit sur la
tête, ça n’est pas toujours avoir un soi dans la tête. Après lui, elle a commencé
à nous effrayer, à laisser chauffer des saladiers sur les plaques de cuisson, à
se balader en chemisette dans les couloirs de l’immeuble, à s’offusquer que
notre frère ne reste pas dormir dans le lit conjugal, puisque dans sa tête, Papi,
c’était lui ! La douleur s’est abattue sur nous tous, sans qu’elle n’y comprenne
rien : Maminette rejoindrait un établissement pour personnes âgées. Ça
n’était ni son projet de vie, ni son projet de mort, mais elle allait quand même y
finir ses jours, notre Maminette.

Le plus dur, pour déménager ses affaires, au-delà du sentiment
de lui voler toute son existence, alors qu’elle n’était pas morte, c’est bien
d’emporter les plantes. Il y en a partout. Le trottoir ressemble à une jardinerie,
devant laquelle se gare la camionnette de déménagement que j’attends. On
me salue, on me demande si on peut enfourner l’histoire complète de
Maminette dans la fourgonnette, bon pas avec ces mots, mais c’est ça que ça
veut dire. Et moi, je réponds oui oui, allez-y. Et tout d’un coup, j’entends un
monstrueux « Putain ! », au milieu d’un fracas de céramique. L’un des types a
laissé échapper de ses gros doigts indélicats le petit pot des Nombrils de
Vénus qu’affectionnait tant Maminette.

Après des excuses presque sincères, ils s’en vont avec les cartons, le canapé,
le luminaire et les plantes survivantes. Et moi, je termine de balayer le terreau
et les radicelles étalées sur le trottoir.


Voilà bientôt cinq ans que Maminette a rejoint Papi au fond du trou. Un jour, je
passais dans le quartier, et je me suis dit « allez, fais le détour ! ». En face de la
porte de l’immeuble, là où avait siégé le canapé le temps du déménagement,
entre les pavés du trottoir, dans un tout petit interstice, pousse très
discrètement, mais solidement, un Nombril de Vénus.

Personne, non personne, ne déracine Maminette.

(Texte écrit pour la Clamerie du 29 janvier 2026, à la Bibliothèque de Pully)

Une réponse

  1. […] vous glisse ce lien, avec le texte que j’ai lu à la dernière Clamerie à Pully, et vous souhaite une belle fin de semaine et de belles rencontres artistiques et […]

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