La semaine qui vient de s’écouler a été riche en péripéties. Parfois, il nous semble que le sort s’acharne, mais le regard que nous portons sur les événements ne dépend que de notre capacité à lâcher prise et à ne pas nous sentir la victime des plans diaboliques de l’univers. C’est dur à admettre, mais l’univers s’en fout un peu et ne cherche pas particulièrement à nous mettre des bâtons dans les roues.

Je prends le bus depuis quelques mois, et je retrouve ce doux plaisir de papoter avec des inconnus ou des proches, le temps d’un trajet entre la montagne et la plaine. Vous n’imaginez pas ma joie, quand j’ai découvert que le nouveau pilote de ligne du Val d’Hérens n’était autre qu’un ancien chauffeur-livreur de Cremo !

Nous nous voyions deux matins par semaine, pour décharger aux aurores les rollis de l’épicerie. Il était toujours d’une grande aide et d’une bienveillance inestimable. Un mercredi, après qu’il avait constaté que j’étais mal fichue le lundi, il m’avait apporté une décoction au gingembre, au citron et au miel, qu’avait préparée son épouse spécialement pour moi. Elle me souhaitait de pouvoir continuer à résister à l’hiver, parce que je ne pouvais pas me permettre d’être malade. J’avais été tellement touchée par cette attention, si bouleversée à l’idée que je puisse être un sujet de conversation à la table familiale… j’avais compris à ce moment que nous étions devenus amis. Deux reconversions professionnelles plus tard, nous nous étions complètement perdus de vue…

Et là, sur la ligne 381 du Car Postal, nous nous sommes reconnus et avons clairement ignoré l’injonction qui veut que le chauffeur et sa passagère n’échangent pas. Nous nous sommes surtout rappelés ces bons souvenirs d’avant, et comme quarante minutes n’ont pas suffi, nous avons encore bu le café à la gare de Sion. Je me suis souvenue qu’il aimait son expresso sans sucre et sans lait, comme je me plaisais à le lui préparer, les matins de livraison, avec, parfois, un pain au chocolat en prime, si la boulangerie avait déjà déposé ma marchandise du jour.

Ces retrouvailles-là ont le goût des viennoiseries à peine sorties du four !

Je partage avec vous cette semaine quelques empreintes joyeuses de ces derniers jours, mais aussi des sujets qui me tiennent à cœur. Et rappelez-vous du concert du solstice de samedi, à La Sage ! Il est encore possible de s’inscrire.

Photo Lauren Pasche

L’énigmatique marché du livre

La chaîne TV valaisanne Canal9 a consacré son émission « C’est tout bénef! » à la secrète chaîne du livre. J’ai été ravie de découvrir ce reportage, qui résume parfaitement les réponses que je tente, tant bien que mal, de donner aux nombreuses questions ou réflexions qui entourent la publication d’un roman.

L’objet livre, quand il est seul, ne nous paraît pas aussi complexe que cela. Et pourtant, sa production et sa mise en marché résultent d’une chaîne de travail très fine, aux maillons essentiels, mais fragiles. Tenir ne serait-ce que dix livres à bout de bras remet le tout en perspective. (À noter également que pour être auteur, il faut avoir les reins solides).

Je dépose parfois des ouvrages chez des commerçants, qui se réjouissent pour moi que je gagne 28 francs par unité. Toutefois la réalité, même si elle n’est pas injuste, comme le souligne Rolf Hermann dans le reportage, est parfois brutale. L’auteur touche généralement 10% du prix du livre. Soit, dans mon cas par exemple, 2 francs 80 pour chaque exemplaire d’Escarpées. La réaction de mes interlocuteurs ne se fait pas attendre : quelle injustice ! C’est quand même toi qui les as écrites, ces lignes ! Et pourtant, non, ça n’est pas si injuste que cela, dans le modèle qui est le nôtre… Parce que sur les 90% restants, il faut que les intermédiaires indispensables prennent aussi leur petite part, et ils sont nombreux. Prenons la maison d’édition: elle doit sélectionner les manuscrits, parmi des centaines de propositions par année, les relire, les corriger, les mettre en page, les imprimer, et en prenant le risque d’un tirage dont on ne sait pas s’il rencontrera son public, les promouvoir, les stocker (attention aux petites souris et insectes qui mangent le papier, à l’humidité qui fait gondoler, aux coins qui s’écornent…), les distribuer et aussi échanger avec l’auteur , coordonner les dédicaces, les envois à la presse et aux éventuels prix ou festivals. Et puis il y a également les libraires, bien évidemment, qui font un travail formidable de lecture, de conseil et de vente, pour des marges minimes quand elles ne sont pas ridicules, à l’aune des salaires, des loyers, des charges et procédures administratives.

Alors oui, si l’on calcule son rendement à l’heure, il ne fait clairement pas bon être écrivain. C’est un pari stupide, du simple point de vue économique. Le retour sur investissement est toutefois d’une autre nature, pour celui ou celle qui écrit : il est dans l’accomplissement d’une vocation impossible à réprimer, ou dans la recherche d’un partage. (Je me dis souvent que celles et ceux qui choisissent d’être parents font également un choix qui demande plus de dépense que de récompense…) Enfin, le retour réside dans les raisons personnelles et intimes qui font que chaque écrivain choisit ou non de déposer des mots, des histoires, des poèmes ou des pensées dans ce monde. Dans quel but ? Allez savoir… choyer les émotions, et le sens profond de la vie, peut-être ?

Mais voilà, sans les maisons d’éditions, les libraires et toutes ces personnes qui collaborent et qui font naître des livres, l’écrivain ne peut pas grand chose. Sauf s’il aime clamer sa poésie sur la place de l’église de son village. C’est aussi possible, c’est peut-être une marque d’humilité et de grandeur d’âme. Mais je n’ai pas cette sagesse-là.

J’en suis intimement convaincue : laissez-vous guider par un ou une libraire, laissez-vous surprendre et vous découvrirez des mondes sublimes ! Sur Internet, Amazon et compagnie vous suggérerons toujours une proposition qui va dans le sens de ce que vous avez déjà aimé, comme si vous ne deviez plus jamais découvrir de sensation nouvelle qui ferait grandir votre vision du monde…

Au même titre que les épiciers et les épicières, chérissez vos libraires ! Fréquentez-les, ils et elles sont de bonne compagnie.

Petite pépite

Parole de belle-mère.

Le coffre à pépites est ici…

Le train des soupirs

Mercredi dernier, je me suis inscrite à La Clamerie du Bout du Monde à Vevey, une soirée scène ouverte pour les auteurs et autrices. Je me suis sentie extrêmement privilégiée de pouvoir lire deux extraits de mon prochain roman, comme une expérimentation de laboratoire, mais surtout de pouvoir écouter les textes des dix autres participant·e·s. C’était puissant, touchant, drôle, intrigant, tout à la fois, dans des formats et par des personnalités aussi audacieux que variés. Nul doute que j’y retournerai, soit comme clameuse, soit comme auditrice. Une pure merveille.

Après ces merveilleuses montagnes russes pour mon esprit, qui ne savait plus s’il devait rire ou se laisser glisser à la mélancolie, j’ai ressenti une immense lassitude. Tout cela n’était pas bien grave, il suffisait alors de somnoler dans le train qui me ramenait jusqu’à Sion. Croyez-le ou non, j’ai distinctement entendu le message « toun-toun-toun, prochain arrêt Sion » mais… je me suis rendormie instantanément. En un quart de seconde, oui, je me suis tout simplement rendormie, pour me réveiller… juste avant Sierre, à 1 heure du matin et des poussières de désespoir. Je suis vite sortie du train, pour me retrouver sur un quai glacé et vide. Les panneaux bleus n’annonçaient rien d’autre que du bleu. Mon application des CFF me provoquait ainsi : prochain train, 4h37. Nom de *&% »* ! Je me suis laissée gagner par une petite colère pendant, allez, trente secondes… mais la panique a ensuite vite pris le dessus, car il ne me restait que 17% de batterie sur mon téléphone.

J’ai essayé d’appeler les taxis de Sierre, pas de réponse. Puis j’ai interpellé google, pour trouver un taxi à Sion. Une boîte vocale m’a répondu, et j’ai dû rire, car j’ai reconnu la voix tout à fait familière d’un collègue de la Ville de Sion. David, qui devait dormir profondément, me disait donc que désormais, les taxis de la ville étaient tous listés sur le site http://www.sion.ch/taxi. J’ai vite effectué la recherche, mais il manquait un « s » à taxi. Rebelote. J’ai vite tenté de contacter, les uns après les autres, les numéros de la liste qui s’affichait. Et enfin, une voix m’a répondu ! J’explique ma situation… et j’ai senti, oui, j’ai senti que mon interlocuteur se demandait si je faisais une blague ou si j’étais saoule. Je n’ai jamais, jamais autant voulu convaincre quelqu’un dans ma vie !

Vingt minutes plus tard, mon chauffeur arrivait, heureux de découvrir que je n’étais pas un canular de plus. Durant le trajet, j’ai regardé contre mon gré le compteur s’affoler, pendant que nous conversions sur les Kurdes d’Iraq, pays d’origine de mon sauveur, ou de Turquie.

Une étourderie à cent balles. Nonante-quatre, pour dire vrai, mais à ce prix-là, je me suis dit que je pouvais laisser un pourboire, juste pour offrir une chance à la prochaine femme perdue en gare d’être prise au sérieux.

Je n’en ai pas voulu à l’univers. Au contraire. Mais il me doit cent balles.

Je vous souhaite une excellente semaine,

Marlène

Une réponse

  1. […] la consigne, en recyclant un texte certes inédit, mais existant… (en plus, j’avais raté mon arrêt au retour, me ruinant au passage. Le paragraphe s’appelait : Le train des soupirs). On ne m’en a […]

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